Withdesigners interview Alexandre de Rouvray, designer et ingénieur, qui a travaillé et enseigné plusieurs années à New York, et qui s’est lancé en 2009 comme indépendant en France.
Wd : Vous avez un profil atypique, à la fois designer et ingénieur, est-ce un atout dans vos relations avec vos clients ?
Oui, c’est un atout indéniable. J’ai suivi une double formation : je suis diplômé de Stanford aux Etats-Unis en ‘Product Design’, où cette discipline est classée dans le département « Ingénierie Mécanique », puis j’ai complété ma formation par un DEA en conception de produits et une thèse en génie industriel aux Arts et Métiers (ENSAM Paris).
En parallèle de ma thèse, j’ai travaillé pour le CTBA sur un projet de design sensoriel de meubles. Ensuite, je suis parti à New York, où j’ai enseigné à NYU (SCPS, Department of Design & Digital Arts), et j’ai travaillé dans une agence de design (The Royal Promotion Group) qui fait essentiellement de la PLV de luxe et de l’architecture d’intérieur. Enfin depuis un an, je me suis lancé en tant qu’indépendant.
Ma double compétence me permet de prendre en charge le projet du début à la fin: des phases créatives jusqu’à l’industrialisation, en passant par l’étude ergonomique, le développement technique, la création du logo et du packaging, etc. Cela permet d’avoir une vraie continuité dans le processus de conception, ce qui plaît à mes clients.
Wd : Comment procèdez-vous ? Comment conseilleriez-vous de procéder à un entrepreneur ?
Le processus de conception que je recommande comporte 5 phases principales: analyse du besoin, analyse de l’existant, recherche créative, développement détaillé, industrialisation. Cependant, ces phases ne peuvent pas toujours être poussées aussi loin que je le souhaiterais : j’adapte le processus en fonction des moyens du client.
Avant toute chose, il faut bien comprendre le besoin auquel le produit va répondre. Cela passe par une analyse de l’utilisateur ciblé (au moyen d’entretiens ou d’observation sur le terrain) : il s’agit de mener une réflexion à la fois ethnologique et ergonomique. C’est une démarche essentielle, puisqu’elle permet de bien encadrer le brief créatif, afin d’être en phase avec les attentes des consommateurs.
Je passe, ensuite, par une phase d’analyse de l’existant : quels sont les produits concurrents (ou, dans le cas d’une innovation de rupture, les produits s’en rapprochant le plus), quel positionnement stratégique est le plus judicieux par rapport à ceux-ci. La réalisation de planches de tendance ou de mappings permet d’exprimer visuellement ces résultats.
Puis débute le travail de recherche créative, phase divergente au cours de laquelle je génère plusieurs concepts différents, chacun correspondant au besoin défini en amont. Typiquement, je commence par développer trois pistes. En fonction du feedback du client, soit je lui propose une nouvelle itération créative, soit une des pistes correspond à ses attentes, et nous pouvons alors commencer à converger. Mais, en général, il y a au moins deux itérations successives : le design n’est pas une science exacte, et c’est par le dialogue et l’itération que l’on se rapproche progressivement du produit idéal.
Une fois que le travail créatif est validé, je passe à une phase de développement détaillé : la piste choisie est raffinée et j’y intègre les contraintes d’ingénierie. C’est ce que les américains appellent le « value engineering »: le concept créatif est transformé en un assemblage de pièces pouvant être réalisées pour un prix acceptable dans les matériaux choisis. Il faut reprendre les formes, les finitions, tous les attributs perçus validés lors de la phase créative, et réfléchir à la manière de les industrialiser, en prenant en compte les contraintes de fabrication et de coût.
Enfin, il y a la phase de production, où je recherche les partenaires industriels, et une ultime phase de communication entre l’ingénierie et la production, qui peut encore donner lieu à certains changements de plan, en fonction des moyens et des contraintes spécifiques de l’outil de fabrication.
Wd : Et quel conseil donneriez-vous aux entrepreneurs pour faciliter le travail avec un designer ?
Les phases en amont du processus de conception sont cruciales afin de minimiser le coût global d’un développement de produit. Il faut bien cibler les besoins en amont, et effectuer une recherche créative poussée.
Wd. : Vous avez trouvé un client grâce à Withdesigners. Expliquez-nous comment cela s’est passé ?
Tout d’abord, j’étais content d’avoir eu une réponse aussi rapide : j’ai répondu à l’appel d’offres, et le lendemain j’avais un appel de votre part. Le client était particulièrement pressé ; c’est sans doute un cas isolé.
Le brief créatif, puis les entretiens téléphoniques avec le client, m’ont confirmé que le client voulait des pistes créatives : il me laissait donc une certaine latitude, et il y avait relativement peu de contraintes techniques à intégrer. C’était donc l’opportunité de faire une recherche créative : le client souhaitait un point de départ pour lancer sa réflexion.
J’ai donc réalisé un cahier de recherches contenant trois directions créatives, puis j’ai rencontré l’équipe client dans leurs locaux. Durant cette réunion, les planches que j’avais réalisées ont servi de base de discussion: en fonction des valeurs et de l’image que le client souhaitait véhiculer, nous avons pu définir ensemble certains changements à apporter à la piste qui leur convenait le mieux. Ceci a donné lieu à une seconde itération créative, à l’issue de laquelle je leur ai proposé deux nouvelles pistes. Finalement j’ai réalisé des rendus photo-réalistes de la piste sélectionnée. Nous avons donc progressivement convergé jusqu’au design final.
Ainsi le rôle d’un designer n’est pas seulement de réaliser un produit, mais aussi de conseiller et dialoguer avec le client.
Wd : Pour finir, parlez-nous un peu de votre actualité.
J’ai plusieurs projets en cours, dans des domaines très différents.
Un projet particulièrement stimulant est la réalisation d’une machine à thé : j’ai réalisé des dizaines de maquettes et prototypes dans mon atelier, un travail manuel que j’apprécie beaucoup. Pour développer ce type de mécanisme inventif, le passage en 3D est indispensable : on visualise mieux le produit quand on peut le manipuler directement. Un brevet a été déposé. Cette machine a un potentiel de développement très important, le thé étant la deuxième boisson la plus bue au monde, après l’eau.
Autre projet ayant nécessité le développement d’un mécanisme inventif : une tirelire pour enfants avec des fonctions ludiques. Le client est basé en Californie, et nous faisons tous nos rendez-vous en visio-conférence grâce à Skype. Je travaille également avec un entrepreneur qui développe un nouveau produit basé sur une technologie brevetée par le CNRS. Pour lui, il s’agit essentiellement d’un travail esthétique : j’interviens au niveau de la coque externe et de l’arrangement des composants internes. Cet entrepreneur travaille dans une pépinière d’entreprises, j’ai ainsi fait la connaissance d’un autre client pour lequel je réalise le logo et le packaging d’une gamme de cosmétiques.
D’autre part, j’ai designé une ligne de meubles (fauteuil lounge, table basse, meuble de rangement, etc.) qui sont en vente sur Internet via mon site personnel www.alexderouvray.com . Je design également des meubles sur mesure (dimensions et matériaux adaptés à un environnement donné). Je prends en charge la production avec des artisans en Pays de Loire, pour une fabrication 100% française.
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